G comme Grâce

lumineuxJ’ai vécu les dernières semaines de vie de ma maman dans un état de grâce. Ma mère était si douce et si paisible que, lorsque j’étais à ses cotés, je me sentais profondément en paix. Rien n’était grave, même plus sa mort. Je me sentais rassurée. Je n’avais pas peur de la perdre. Je ressentais intensément le bonheur d’exister et d’être ensemble.

Je me souviens d’états semblables, enfant, quand je devais avoir deux ou trois ans à peine, avant d’arriver dans mon village lorrain. Nous vivions dans un petit appartement en ville. Nous étions en huis-clos. J’avais maman très près de moi. Elle ne travaillait plus afin de nous élever et consacrait ses journées à son mari et à ses deux filles. Beaucoup de flashes me sont revenus sur cette période. Je me suis rappelée que maman était d’une douceur extrême quand j’étais bébé.

Quand, les dernières semaines avant sa mort, je lui mettais de la crème sur les bras, sur les épaules, et que je la massais, je lui disais :« Maman tu as la peau douce ! » et elle me répondait « Tu me disais la même chose quand tu étais petite. ». J’étais émue, je ne me souvenais plus d’avoir touché ma maman, mais une émotion agréable remontait… On m’a très souvent dit que j’avais la peau douce et je me rends compte aujourd’hui seulement que je ne savais pas recevoir ce compliment. Je prends conscience que j’ai bloqué les souvenirs agréables et les émotions positives. Jusque là, je croyais que nous enterrions nos émotions négatives pour ne pas souffrir et qu’elles devenaient poussière. Je vois malheureusement aussi que nous savons également nous couper du meilleur de ce que nous avons vécu. Nous sommes capables d’effacer les bons moments parce que nous enfouissons profondément, de la même façon, les choses que nous avons peur de perdre. Nous finissons par ne plus nous en souvenir. C’est peut-être pour cela que je suis devenue citadine : pour retrouver le cocon d’un petit appartement feutré et convivial. C’est aussi la raison pour laquelle j’aime recevoir chez moi ma clientèle.

À la campagne, mes parents ont vite été trop occupés pour veiller sur nous. Il y avait cette maison à finir, le jardin à entretenir, un lien social à créer pour exister dans ce nouvel univers, la crise pétrolière de 1973. J’avais à peine trois ans. Maman est devenue préoccupée, dure, stressée par notre éducation, par la situation économique et par la vie quotidienne d’un couple. Elle n’était plus dans sa joie de vivre. J’ai perdu ce lien de douceur avec ma mère. Je l’ai retrouvé avant sa mort. Je ne l’avais pas réellement perdu, en fait, mais je ne le voyais plus, c’est tout. La mort nous fait soudainement chausser des lunettes spéciales.

Jai vécu ce même état particulier et profond avec mon père un an avant sa mort.

Je me suis dit que si ma mère avait été dans cette douceur toute mon enfance, je ne l’aurais jamais lâchée. Je serai restée sous son aile, protégée du monde hostile par sa douceur. Je ne me serais peut-être jamais émancipée pour vivre ma vie. J’aurais eu peur de me confronter à ce monde menaçant et cruel. Je serais restée dans mon village et serais vieille fille peut-être aujourd’hui. Et, à sa mort, je me serais sentie perdue et abandonnée dans un monde trivial ! Comme quoi, la dureté a du bon, parfois !

J’avais eu aussi un message, alors que j’étais enceinte, selon lequel notre enfant serait obligé de couper les ponts, adulte, avec nous pour découvrir un autre monde que celui des Bisounours. Qu’il nous en voudrait de l’avoir élevé dans une bulle d’amour parce que le quotidien est bien loin de cette « réalité-là ».

Alors je comprends de mieux en mieux pourquoi je suis passée par toute cette série d’épreuves, qui m’ont incitée à modérer mon don et ma présence aux autres. Je comprends mieux pourquoi j’ai été dure, il y a des années, dans mon travail et dans ma vie affective. Pour me protéger, certes, mais probablement aussi inconsciemment pour provoquer un état d’émancipation dans mon entourage.

Je sais aujourd’hui que cette douceur que nous avons partagée sans lutte, sans attente, sans colères et sans reproches, est un moment de grâce dont nos âmes se souviendront. Il nous aidera peut-être à déterminer nos choix pour nos prochaines vies. Moi-même j’ai retrouvé le lien à ma douceur dans ce moment bien particulier.

J’ai la croyance qu’en mourant, nous nous remémorons les vrais partages et les attentions. Je sais, dans mon for intérieur, que ma maman et moi n’avons jamais agi pour nuire ou pour faire du mal consciemment. Je sais que notre cœur est pur et ne souhaite que le bonheur sur Terre. J’ai partagé cela avec elle. Je la pardonne de tout et me pardonne aussi. J’ai eu ces compréhensions grâce à ses derniers moments de vie partagés. C’est un cadeau immense pour moi.

Nos mamans sont précieuses. Essayons de les regarder avec un autre regard et, si nous n’y parvenons pas aujourd’hui, prions pour que ce moment de grâce se produise.

L’état de grâce nous libère. 

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